Banque centrale de Tunisie, un Rapport annuel «bancal»!

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Marouane El-Abassi présentant son rapport au président Kaïs Saïed.

Publié avec 7 mois de retard, le Rapport annuel de la Banque centrale de Tunisie (BCT) pour 2020, tombe mal. Un bras-de-fer politique au sommet de l’État et un trésor public exsangue. Dans ce Rapport, la BCT n’arrive pas à démontrer l’efficacité de sa politique monétaire face à la pandémie de Covid-19. En sus, l’indépendance de la BCT reste encore une vue de l’esprit, l’institution d’émission demeure prisonnière des tiraillements institutionnels, des clivages partisans et des pressions de puissants lobbyistes. Décryptage…

Par Moktar Lamari, Ph.D *

  1. Rapport bancal! Dans ses 240 pages, ce rapport beurre épais sur les bonnes intentions, sur les activités et les «gesticulations» menées en 2020. Le lecteur ne trouve pas de substance économétrique montrant les effets positifs des mesures monétaires adoptées en pleine pandémie 2020.

La BCT a maintenu très élevé son taux directeur à 6,25% (1,5% au Maroc). Les mesures de report des échéances des crédits accordés n’ont pas permis de fournir l’oxygène requis pour des entreprises sans liquidités, des employés en passe de perdre leur gagne-pains.

Contrairement aux rapports annuels de la Banque centrale du Maroc et autres pays comparables, le Rapport ne mentionne pas les impacts des mesures monétaires engagées en 2020, ni celles devant entrer en vitesse de croisière, étant engagées quelques années avant : taux de change flexible, taux d’intérêt exorbitant, ciblage de l’inflation, etc.

La Rapport ne présente aucune preuve évaluative de ses mesures monétaires engagées durant l’année 2020. La fonction évaluative fait grandement défaut, le rapport et ses annexes ne mentionnent pas des références de recherche évaluative menée par la BCT.

La valeur ajoutée nette imputable aux mesures monétaires décidées en 2020 n’est pas montrée explicitement, preuves à l’appui! Aux lecteurs profanes de deviner et de faire les liens entre ces mesures et leurs réels impacts sur le torrent de fermetures d’entreprises et de pertes d’emplois. L’économie ayant perdu plus de 400 000 emplois et des dizaines de milliers d’entreprises ont fermé leur porte, avec souvent des chèques sans provisions ayant envoyé leur promoteur en prison. Et ce, faute de crédits bancaires.

  1. Rapport biaisé. Le rapport met en exergue la visite du gouverneur de la BCT, Marouane El-Abassi, et de l’ex-ministre des Finances, Ali Kooli, à Washington en mai 2021, alors qu’on est censé ne pas traiter de l’année 2021. Le gouverneur de la BCT voulait probablement sauver son poste, dans le contexte politique que connaît la Tunisie.

À plusieurs endroits le Rapport botte en touche, quand il est question d’expliquer l’échec de ses mesures monétaires. Il se limite à tout mettre sur le dos de la pandémie.

Et dans une démarche, on est porté à croire que le Rapport cherche à faire l’équilibriste sur une corde raide. D’un côté, on veut mettre en relief plusieurs gestes entrepris par le chef de gouvernement Hichem Méchichi destitué le 25 juillet 2021 et éviter de froisser la coalition politique qui l’a maintenu en scelle, malgré ses échecs patents en pleine pandémie de Covid-19 : augmentation des salaires, alors que le pays avait besoin de vaccins et d’oxygène pour sauver des vies et permettre aux secteurs stratégiques de repartir plus tôt (tourisme, industries, etc.).

À l’évidence, le Rapport constate la chute du PIB, avec -9% en 2020, sans se demander si l’institution d’émission n’aurait pas pu initier, comme l’a fait la Banque centrale du Maroc, des mesures monétaires franchement contre-cycliques. La BCT veut se dédouaner des responsabilités, en incriminant à chaque fois les autres… et le contexte pandémique.

  1. Discours ambivalent. La veille du dépôt du Rapport (octobre 2021), la BCT publie un communiqué très alarmant sur l’état de l’économie, avec une dizaine de constats présentés dans une page, juste pour ameuter les médias et figurer dans les manchettes des journaux et débats télévisés. Vingt-quatre heures après, et après la rencontre du gouverneur de la BCT avec le président de la république Kais Saied, le discours a changé du tout au tout. Des sourires, des propos rassurants et de l’optimisme en veux-tu, en voilà…

Pour être crédible, le gouverneur d’une Banque centrale ne doit pas parler des deux coins de la bouche, chaque coin dit le contraire des propos tenus par l’autre. Ce type d’ambivalence et ce type de dissonance en disent long sur l’ampleur des connivences politiques en jeu et de la propension du gouverneur à tenir un double langage.

Contrairement aux us et coutumes, le rapport est rédigé uniquement en français (sans traduction en arabe ni en anglais) : deux Tunisiens sur trois ne lisent pas correctement en français et ne peuvent pas assimiler aisément les enjeux monétaires et économiques qui étranglent l’économie du pays. Les investisseurs internationaux ne sont pas tous franophones.

  1. Bilan catastrophique. Le Rapport de la BCT 2020 égrène tous les indicateurs. En 2020, l’investissement s’est replié à 13% du PIB (contre 18% en 2019), l’épargne s’est atrophiée à 4% du PIB, du jamais vu en Tunisie depuis sont indépendance.

Le Rapport annuel met tout l’odieux sur la Covid-19, et ne veut aucunement mettre en cause sa politique monétaire qui ruine les entreprises et la consommation, avec des taux d’intérêt usuraires. Une politique monétaire qui permet aux banques commerciales d’accumuler des bénéfices colossaux, avec des taux de rendement à deux chiffres.

Tout un contraste avec le Rapport annuel de la Banque centrale du Maroc pour 2020 qui explique que son taux directeur de 1,5% et ses programmes ont évité au Maroc la débâcle économique, avec une récession de seulement de -3%, contre -9% en Tunisie.

En pleine crise pandémique en 2020, les experts de la BCT retenaient dans leur prévision un impact négatif de seulement -4% de récession économique, soit une erreur d’estimation de 5 points de pourcentage.

La Rapport souligne la contraction des investissements directs étrangers de l’ordre de -26%.

La Banque mondiale dans son rapport publié en 2020 explique la morosité de l’investissement des entreprises tunisiennes, principalement par les difficultés d’accès aux crédits bancaires. Durant l’année 2020, la Tunisie a vu son rating par le classement fait «Doing Business» se dégrader, et ce notamment en raison des problèmes d’accès aux crédits et taux d’intérêt élevés.

  1. Planche à billets. Le Rapport annuel de 2020 nous apprend que la BCT a renoncé à son orthodoxie monétariste et s’est mise, avec beaucoup de retard, dans la création de la monnaie pour payer la consommation et l’indiscipline budgétaire.

Alors que la BCT a fait de la lutte contre l’inflation son credo principal, le Rapport indique qu’en décembre 2020, l’institution a allumé sa planche à billets, pour financer le gouvernement avec une monnaie créée ex-nihilo, pour payer les salaires, des dépenses ostentatoires du gouvernement Mechichi : 2,8 milliards de dinars en 2020 ont été injectés dans le Budget de l’État (pour payer les salaires), et depuis on est rendu à plus 7 milliards de DT.

Ce faisant, la BCT continue de dire aux Tunisiens qu’elle lutte contre l’inflation par une politique résolue et fondée sur la «rigueur».

  1. Agences de notation. Le Rapport et le discours associé portent à croire que le gouverneur sait déjà qu’une autre dégradation de la notation souveraine de la Tunisie est désormais incontournable et se pointe à l’horizon… dans les prochains jours.

La douzième dégradation est déjà acquise par Moody’s d’abord et Fitch ensuite. Et, la note de C officialisera la faillite de l’État tunisien, poussant la Tunisie vers le Club de Paris, avec appel direct aux fonds vautours pour vampiriser l’économie via ses dettes impayées.

Le gouverneur de la BCT a été noté C, en 2020, dans le classement des gouverneurs des banques centrales (fait par Global Finance). Le gouverneur de la Banque centrale du Maroc, Abdellatif Jouahri a obtenu une note A, tout comme le gouverneur de la Banque centrale d’Égypte, Tarek Amer (note 2021).

Le Rapport et les sorties médiatiques du gouverneur de la BCT restent muets sur les négociations et les échanges menés avec les organisations internationales (bilatérales, multilatérales, etc.), avec les agences de notation, comme si cela ne concerne pas les citoyens, les investisseurs et n’ont rien à faire avec une confiance perdue et à restaurer avec le secteur bancaire de manière générale.

  1. Masse monétaire. Le Rapport nous apprend que la masse monétaire (M3 dans le jargon macroéconomique) a connu une croissance exponentielle en 2020, et ce malgré la crise économique et les aléas de la pandémie. Le taux de croissance de la masse monétaire a augmenté de 12% en 2020 (contre 6-7% en moyenne des cinq dernières années). La monnaie fiduciaire a augmenté de 18% et la monnaie scripturale de 15%, en une seule année. Paradoxalement, cette augmentation de la masse monétaire correspond à une récession du PIB de l’ordre de 9%.

Les billets et monnaies (pièce) en circulation ont augmenté de 16,6% en 2020. Plus de 120 millions de billets sont émis en 2020, soit 4 fois plus que l’émission de billets observés en 2015. Les faux billets circulent en masse aussi, notamment en coupons de 10 et 20 dinars. La Rapport parle de broyage de billets (faux et vieux billets), sans dire exactement l’ampleur de la fausse monnaie en circulation.

La BCT ne fait aucune référence à l’évolution des citoyens ayant un compte bancaire, les statistiques internationales déplorent qu’en Tunisie, en 2021, seulement 40% des adultes ont la chance d’avoir un compte bancaire dans une des 23 banques opérant en en Tunisie. Trois adultes sur cinq sont non bancarisés.

Et c’est probablement la raison qui renforce les transactions sur le marché noir et qui nourrit l’économie informelle et l’évasion fiscale.

  1. Fuite de capitaux. Le Rapport ne traite aucunement du marché parallèle qui détient une importance masse monétaire, non bancarisée, et estimée à pas moins de cinq milliards de dinars.

La fuite des capitaux est un autre sujet occulté par le Rapport annuel 2020. Des sommes colossales en devises circulent illégalement dans le pays et les services douaniers font tout pour endiguer ces trafics, avec plus ou moins de succès. Les médias rapportent continuellement des saisies importantes en devises, en or et en fausses monnaies qui circulent en plein jour dans les ruelles et sur les routes de la Tunisie. Le Rapport de la BCT fait le black-out sur ces trafics et ne rend pas compte sur ces réalités qui relèvent des responsabilités de la BCT.

Le Rapport ne dit rien non plus sur le commerce parallèle de l’or et la mainmise sur ce commerce, qui sert de plus en plus à faciliter la fuite des capitaux à l’étranger, sous forme de lingots d’or.

La crise économique à l’œuvre en Tunisie pousse un grand nombre de familles à vendre les bijoux de familles pour se financer et honorer leurs endettements. Cette épargne familiale, estimée à presque 3000 dinars par famille, est en passe d’être dilapidée et souvent au profit des trafics et trafiquants spécialisés dans la vente et la revente des bijoux des familles mal prises par la crise économique qui ébranle le pays.

Les avoirs en or détenus par la BCT sont estimés à 6,8 tonnes dont le tiers est déposé dans les coffres de la Banque d’Angleterre. Le Rapport n’est pas explicite sur les raisons et le rendement de cet or déposé en Angleterre.

  1. Zéro recommandations. Le Rapport ne comporte pas de recommandations directement orientées au gouvernement. La Loi instituant la BCT stipule explicitement que la BCT doit conseiller le gouvernement en matière de politiques économiques, financières et monétaires. Contrairement au Rapport annuel 2020 de la Banque centrale du Maroc, le lecteur reste sur sa faim, et ne peut aucunement trouver des pistes ou des orientations pour les politiques à venir.

À se demander si la BCT agit de façon à ne pas prendre des risques en conseillant publiquement le gouvernement et en éclairant les opérateurs économiques. Je serais porté à croire que malgré les progrès, la compréhension et l’opérationnalisation de la notion d’indépendance, qui réglemente la BCT depuis 2016, restent à renforcer et à clarifier par des balises et des normes à définir… le plus tôt sera le mieux!

* Universitaire au Canada.

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