Descendants d’esclaves français : « Retrouver leurs traces, essayer de comprendre m’a apaisée »

France

Des ateliers de généalogie animés par une association de mémorielle antillaise ont permis à plus de 500 Français de connaître les noms et de retracer l’histoire de leurs ancêtres esclaves. Une quête personnelle, mais aussi une manière de rendre hommage aux victimes de la traite négrière.

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“1848”. Pour Béatrice Farouil cette date signifie beaucoup. Il y a une quinzaine d’années, lorsque cette Française, née en Guadeloupe, entame des recherches pour retrouver ses ancêtres, c’est précisément en 1848 qu’elle bloque. La date marque l’abolition de l’esclavage en France. “Ça n’est pas étonnant, l’esclave n’avait pas d’état civil dans la loi française, les seuls dont on ait pu trouver des traces dans les registres de l’État avant 1848 sont des affranchis”, explique Emmanuel Gordien, président du Comité Marche du 23 mai 1998 (CM98). Cette association mémorielle antillaise organise depuis plus de vingt ans des ateliers généalogiques pour accompagner les personnes souhaitant connaître l’histoire de leurs aïeux victimes de la traite négrière. 

“L’idée de ces ateliers, c’est de retrouver nos parents pour pouvoir enfin les honorer”, indique Emmanuel Gordien, lui-même descendant d’un esclave qui a vécu au Bénin. “C’est fondamental, car nous leur redonnons une existence à travers nos recherches. Les esclaves lorsqu’ils ont été envoyés dans les îles ont été déracinés. C’est ce lien disparu que nous reconstituons.” 

Bloquée dans ses recherches, Béatrice Farouil se rapproche assez vite du CM98. Elle veut en savoir plus sur Rose, esclave aux Abymes en Guadeloupe, dont elle descend du côté de sa mère. Grâce à la base de données constituée par l’association, qui a acheté pour 25 000 euros d’actes notariés patiemment numérisés, Béatrice est parvenue à fouiller au-delà de 1848.

« Ça m’a apaisée”

Ces kilomètres d’archives fournissent des informations concrètes sur le lieu d’habitation des esclaves, leur valeur pécuniaire, leur état de santé. “J’ai trouvé les prix de mes aïeux : 1350 francs pour Rose et son enfant Reine », raconte Béatrice. Elle apprend aussi que cette dernière et ses enfants ont été légués à une esclave affranchie, qui était la maîtresse d’un propriétaire. “Je n’ai ressenti ni haine, ni colère, tout cela était normal à cette époque. Le fait de retrouver leurs traces, essayer de comprendre m’a apaisée”, confie-t-elle, même s’il elle préfère ne pas prendre connaissance de certains détails, comme celui de savoir s’ils ont été bien traités.

“Dans les familles, il y a une culture du silence, c’est une période dont on ne parle pas, parce qu’à l’abolition de l’esclavage, on a demandé aux affranchis d’oublier ce passé. Chez moi, du côté paternel, mon père ne savait pas que ses parents lointains étaient esclaves, c’est moi qui lui ai appris”, poursuit Béatrice Farouil. 

“La découverte de certaines informations nécessite un accompagnement”

Grâce aux données collectées, le CM98 a créé une base numérique sans équivalent, à partir de registres d’état civil datant de l’époque de l’abolition de l’esclavage. Ces documents contiennent une liste de 140 000 noms d’esclaves des Antilles françaises.

« Nous mettons nos données et études à disposition de tous ceux qui le souhaitent” rappelle Emmanuel Gordien. Cette liste est en accès libre sur le site Anchoukaj, qui signifie “la racine de l’arbre” en créole. Une simple recherche par nom de famille permet l’accès à de nombreuses informations, dont le numéro de matricule d’esclave des ancêtres portant le même patronyme. 

“La découverte de certaines informations nécessite un accompagnement”, prévient Emmanuel Gordien. Il se souvient d’une exposition itinérante dans la commune du Moule, en Guadeloupe, en 2004 : “Nous avions recueilli les noms de tous les esclaves ayant résidé dans cette ville et nous avions fait imprimer des panneaux leur rendant hommage. Des hommes et des femmes se sont mis à pleurer à la vue des matricules de leurs parents. C’est à ce moment que nous nous sommes dit qu’il fallait lancer ces ateliers de généalogie.” Plus de 500 personnes ont bénéficié d’un accompagnement depuis leur création.

À la tête de ces séances, qui se poursuivent hebdomadairement sur Zoom malgré la pandémie de Covid-19, Béatrice Farouil souligne l’importance d’échanger avec d’autres personnes ayant expérimenté ce type de recherche. “Sans obligation, les participants s’ouvrent sur leur histoire familiale et ensemble on désamorce”.

Peu de recherches aboutissent en Afrique

“Certaines découvertes sont plus douloureuses que d’autres”, fait remarquer Emmanuel Gordien. “Il y a des cas de naissances consécutives de viols, d’inceste ou encore des histoires d’esclaves qui ont contribué à arrêter des congénères ayant tenter de fuir à la nage. Personne n’a envie de savoir qu’un de ces parents a participé à ce genre de traque.”

L’association doit aussi gérer des déceptions. “Avant même de savoir d’où ils viennent dans les Antilles, certains nous écrivent pour savoir ‘de quel village africain’ ils sont issus”, raconte Béatrice. “D’autres ont même eu recours à des tests ADN”. Mais rares sont ceux qui, comme Emmanuel Gordien, parviennent à tracer la piste de leurs aïeux jusqu’en Afrique.

Après l’abolition, des officiers d’état civil français sont dépêchés dans les Antilles pour choisir des patronymes pour les affranchis. “Des directives avaient été reçues, il fallait donner des noms du calendrier grégorien, de l’histoire ancienne ou des noms inventés par anagrammes. Certains affranchis ont voulu garder leurs noms africains et par chance, quelques officiers conciliants ont accepté. C’est le cas de mon parent, qui porte le nom d’une ethnie au Bénin.” 

Pour un mémorial portant les noms des victimes françaises

Pour Emmanuel Gordien, il y a là une façon de « réconcilier notre histoire avec l’Afrique”. Pour ce, l’association s’est rapprochée de l’État béninois pour proposer d’ériger un monument portant les 200 000 noms des victimes de la traite négrière vers la Guadeloupe, la Guyane, la Martinique et à la Réunion dans le port de Ouidah, l’un des principaux point de départ de l’exportation des esclaves vers les Antilles

“Il faudrait aussi que la République honore les victimes de ces crimes”, ajoute Emmanuel Gordien dont l’association réclame l’érection d’un mémorial en souvenir des anciens esclaves devenus citoyens français dans le jardin des Tuileries à Paris.

Le président français, Emmanuel Macron, en a fait la promesse, mais le projet est resté bloqué après une polémique autour du choix des artistes présélectionnés. En cause, un certain nombre d’œuvres retenues ne font pas figurer les 200 000 noms des affranchis français. “L’inscription de ces centaines de milliers de noms d’esclaves devenus citoyens en 1848 est pourtant centrale”, déplore Emmanuel Gordien. “Ce sont nos aïeux ».

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