In memoriam : Béchir Ben Yahmed, célèbre et méconnu

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Béchir Ben Yahmed, directeur fondateur de Jeune Afrique, un grand journaliste et un fin analyste des affaires du monde, vient de nous quitter ce matin, lundi 3 mai 2021, dans un hôpital parisien. Il avait 93 ans. Sa mort intervient le jour de la célébration de la Journée mondiale de la liberté de la presse et cette coïncidence est très symbolique de son parcours et de ses combats. En cette douloureuse circonstance, je voudrai partager ce modeste témoignage sur un homme, qui a beaucoup compté dans mon parcours professionnel et humain.

Par Ridha Kéfi

J’ai eu la chance de connaître de près Feu Mohamed Ben Smail, fondateur de Cérès éditions, qui a édité certains de mes livres et c’est grâce à lui que j’ai eu la chance de connaître Béchir Ben Yahmed, son ami de toujours, et de travailler sous sa direction rigoureuse et éclairée.

Avant de connaître de près les deux hommes, qui, dans les années 1970-1980 étaient déjà au faîte de la notoriété, j’étais jeune écrivain et journaliste débutant et ils étaient pour moi des maîtres, des modèles sinon même des idoles.

J’ai dit que c’est Si Mohamed qui m’a recommandé à Si Béchir. C’était en 1994. Souhayer Belhassen et Sophie Bessis qui ont longtemps couvert la Tunisie pour ‘‘Jeune Afrique’’ étaient parties. Le magazine avait besoin de quelqu’un pour remplir le vide laissé à Tunis et Tunis comptait beaucoup pour le magazine.

À l’époque, j’étais rédacteur en chef adjoint du journal ‘‘Le Temps’’ et j’avais maille à partir avec Abdelwaheb Abdallah, le chien de garde de Ben Ali, qui a exigé de la direction de Dar Assabah et a même obtenu que je n’écrive plus d’éditoriaux ou de chroniques. J’étais frustré et Si Mohamed était mon confident. C’est ainsi que sa recommandation m’a ouvert les portes de ‘‘Jeune Afrique’’.

Ma première rencontre avec BBY

Je me souviendrais toujours de ma première rencontre avec Béchir Ben Yahmed, dans son bureau de la rue d’Auteuil, dans le 16e arrondissement parisien. J’allais passer douze ans dans cette maison, les plus belles années de ma vie de journaliste.

On dit que la première impression est toujours la bonne et le premier quart d’heure que j’ai passé avec BBY, comme l’appellent tous ses journalistes, a été décisif. L’homme m’a paru exactement à l’image qu’on a de lui : rigoureux, concis et précis dans ses questions, attentif aux moindres hésitations, à l’affût de tout signe qui lui permettrait de confirmer une première appréciation. J’étais immédiatement recruté, car il avait beaucoup d’amis à Tunis et il s’était informé. J’apprendrai plus tard qu’il ne s’est pas contenté de jeter un coup d’œil à mon CV ou à la sélection d’articles que je lui avais envoyée, il m’avait demandé une lettre manuscrite et avait fait réaliser mon analyse graphologique. L’une de ses trois secrétaires me le montrera, plusieurs années plus tard.

C’est un aspect qui m’a surpris de la part de cet homme rationaliste, dialecticien, féru de science et de technologie. Il faisait alors faire des études graphologiques des collaborateurs qu’il allait recruter. Mais pas seulement. Il le faisait aussi, parfois, avec certains de ses invités ou même des dirigeants politiques dont il parvenait à avoir un texte manuscrit : c’est un élément d’appréciation supplémentaire pour appréhender les hommes, leurs qualités, leurs défauts, ou leurs destins. Et pour un journaliste ce sont des informations importantes à connaître pour mieux apprécier les hommes et leurs actions.

Ni trop près ni trop loin des hommes politiques

Pour revenir aux débuts de Si Béchir dans la politique et dans la presse, je dirai qu’il a eu la chance inouïe de se retrouver à Paris, étudiant dans une école du commerce, au milieu des années 1950, à un moment où les dirigeants Tunisiens négociaient l’indépendance. C’est ainsi qu’il a côtoyé les Habib Bourguiba, Tahar Ben Ammar, Mongi Slim et d’autres. Il a été pour ainsi dire aux premières loges, car il n’était jamais loin de la salle où se passaient les négociations tuniso-françaises. Et transmettait souvent à Bourguiba des détails importants sur les points d’achoppement des discussions. Il avait même, m’a-t-on appris, fait le chauffeur pour Bourguiba. C’est donc tout naturellement qu’au lendemain de l’indépendance, il s’est retrouvé membre d’un gouvernement formé en majorité de jeunes.

Cependant, si BBY était fasciné par la politique, il n’a jamais été ce qu’on peut appeler un politicien. Il était un bon chef d’équipe et un bon chef d’orchestre, qui aimait diriger des hommes et des femmes pour les aider à tirer le meilleur d’eux-mêmes, mais il n’avait pas l’âme ni la vocation d’un leader. Il ne se voyait pas faire un discours ou haranguer une foule de gens lors d’un meeting populaire. D’ailleurs, il prit rapidement ses distances vis-à-vis de la politique politicienne et trouva sa voie dans l’information et la presse. Il sera donc un médiateur, un homme d’observation et d’analyse, ni trop près ni trop loin de la politique.

Un difficile exercice d’équilibriste

En fondant ‘‘L’Action’’, qui deviendra ‘‘Afrique Action’’ puis ‘‘Jeune Afrique’’, Si Béchir a creusé son sillon, définitivement. Il a compris aussi qu’en restant en Tunisie, il n’aura pas la distance critique nécessaire pour faire son travail en toute indépendance, mais en partant pour Rome, où il passera deux ans, puis à Paris où il s’installera définitivement, il a gardé des liens très forts avec les autorités tunisiennes. Ces dernières l’aideront d’ailleurs beaucoup dans son entreprise et cette aide se poursuivra pratiquement sans interruption jusqu’à récemment, et je peux personnellement en témoigner.

D’ailleurs, les positions de ‘‘Jeune Afrique’’ par rapport à ce qui se passe en Tunisie n’ont jamais été bien comprises : souvent critiquées par les différents acteurs, le pouvoir comme l’opposition. Cet exercice d’équilibriste est très difficile, mais Si Béchir a toujours su se maintenir sur une ligne de crête, avec les risques que l’on imagine.

Soucieux de son indépendance mais sans jamais rompre avec les acteurs politiques, à l’écoute de ces derniers et attentif à leurs doléances mais sans jamais se soumettre à leurs diktats, BBY et ‘‘Jeune Afrique’’ sont, à cet égard, un modèle du genre. D’ailleurs, je me souviens d’une boutade que je vais raconter de mémoire: un jour, un journaliste a trouvé que la ligne de ‘‘Jeune Afrique’’ changeait souvent au gré des événements (par exemple, complètement pro-Saddam lorsque ce dernier a occupé le Koweït, en 1991, puis fortement hostile à ce dernier, au moment de l’occupation américaine de l’Irak, en 2003). Au journaliste qui reprochait à ‘‘JA’’ de ne pas avoir une ligne claire, BBY a répondu avec un sourire goguenard : «Beaucoup de journaux sont parus après ‘‘JA’’. Ils avaient une ligne claire et même rigide. Certains ont disparu, mais ‘‘JA’’ est toujours là.»

Il faut comprendre cette réponse par rapport à la personnalité de BBY : cet homme de grande culture, curieux de tout, dont le plus grand plaisir demeure la lecture (il a d’ailleurs peu de distraction, même en vacances, il passe sa journée à lire et à s’informer), était le contraire d’un idéologue.

C’était un homme réaliste et pragmatique, il ne se gênait pas de changer d’idée ou de position pour peu qu’on réussit à le convaincre. D’ailleurs, et c’est tout à son honneur, il faisait lire souvent ses éditoriaux avant leur parution par certains rédacteurs en chef, chacun selon sa spécialisation, et souvent (j’en ai fait personnellement l’expérience), il prenait en considération leurs remarques et parfois même leurs critiques. Et cet exercice, il y soumettait aussi tous ses collaborateurs, car nous passions tous la moitié de notre temps à lire et à annoter nos articles les uns les autres. Nous nous corrigions. Et c’est le journal qui y gagne en clarté et en précision. Et ce sont, bien sûr, les lecteurs qui en sont, au final, les vrais gagnants.

C’est grâce à cette rigueur que ‘‘Jeune Afrique’’ a assuré sa pérennité. D’ailleurs, des collègues français me disaient que la maison de BBY a une bonne réputation dans milieu de la presse en France en tant qu’école de journalisme. Beaucoup de jeunes journalistes y viennent parfois pour parfaire leur formation avant d’aller faire carrière dans les grands magazines de l’Hexagone. C’est une sorte de passage obligé. D’ailleurs, beaucoup de grands journalistes français ont fait leurs premières armes à la rue d’Auteuil.

Je pourrais dire encore plein de choses sur BBY et égrener des souvenirs, mais il suffit de dire qu’il était un homme exceptionnel, célèbre mais méconnu, car très discret et plus soucieux d’apprendre, de comprendre, de s’exprimer et de contribuer à la réflexion sur l’état du monde que de s’épancher sur sa propre personne.

En cette douloureuse circonstance, mes pensées vont pour son épouse (et compagnon de route) Danielle et ses enfants (et disciples) : Amir et Marwane, qui prit la direction de la rédaction en 2007, poursuivant avec la même rigoureuse abnégation l’œuvre de son père. Mais aussi pour Zyad Limam, François Soudan et tous les autres que la mort de BBY laissera aussi orphelins.



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