Jean Castex en visite dans une Tunisie minée par la crise économique

Monde

RÉCIT – Le premier ministre va participer à un séminaire inter-gouvernemental.

Pendant qu’Emmanuel Macron débute son tour de France pour prendre le pouls du pays, Jean Castex, lui, s’envole pour la Tunisie pour sa première visite diplomatique d’envergure depuis sa nomination à Matignon. Le premier ministre s’est rendu mercredi soir à Tunis pour une visite de vingt-quatre heures censée renforcer la coopération entre les deux pays, deux mois après son voyage avorté en Algérie.

Matignon liste «quatre grands axes d’action» autour desquels s’articule ce rendez-vous: les conséquences de la crise sanitaire ; les partenariats économiques et le soutien apporté au développement de la Tunisie ; les enjeux sécuritaires et de lutte contre le terrorisme ainsi que la thématique de la francophonie et de la formation.

Un programme bien chargé

Accompagné d’une délégation de six ministres – dont Jean-Yves Le Drian (Affaires étrangères) et Gérald Darmanin (Intérieur) – et de plusieurs dirigeants d’entreprise français, le chef du gouvernement s’entretiendra avec son homologue Hichem Mechichi ainsi qu’avec le président de la République tunisien, Kaïs Saïed, élu en octobre 2019.

Jean Castex se déplace dans le cadre du troisième Haut Conseil de coopération franco-tunisien, instance intergouvernementale créée en 2017, à l’issue d’une rencontre consacrée jeudi au numérique co-organisée par l’Utica, le patronat tunisien, et son équivalent français, le Medef. Le premier ministre et sa délégation se rendront également au Musée du Bardo pour un hommage aux victimes de l’attentat survenu en mars 2015, revendiqué par l’État islamique.

Jean Castex se déplace après qu’Emmanuel Macron s’est engagé à livrer des unités de production autonome d’oxygène à la Tunisie et à accélérer la campagne de vaccination. Cette visite fait également suite à la tournée au Maghreb du ministre de l’Intérieur Gérald Darmanin, en novembre dernier, sur l’épineuse question du renvoi des personnes fichées pour radicalisation dans leur pays d’origine.

L’objectif, c’est d’échanger sur les réformes, de conseiller sur leur mise en œuvre et sur les moyens d’appuyer la Tunisie dans ses discussions avec des institutions financières internationales.

Un conseiller de Jean Castex.

Du côté tunisien, l’accent sera très probablement mis sur l’économie. Fragilisée depuis des années, la jeune démocratie a subi de plein fouet les effets du Covid. Elle atteint aujourd’hui 17,8 % de chômage (contre 15 % avant la pandémie) et a connu un recul de la croissance de 8,8 % en 2020.

Comme à chaque visite, Tunis espère de nouvelles reconversions de la dette envers la France, même si celle-ci est jugée «dérisoire» par un conseiller du premier ministre (831 millions d’euros en 2018). Interrogé sur la question de la dette, un conseiller de Jean Castex préfère éluder: «L’objectif, c’est d’échanger sur les réformes, de conseiller sur leur mise en œuvre rapide et sur les meilleurs moyens d’appuyer la Tunisie dans ses discussions avec des institutions financières internationales.»

«Les reconversions sont souvent évoquées, sans beaucoup de succès», juge Youssef Cherif, directeur du Centre Columbia à Tunis. L’analyste compte plus sur un «encouragement des investisseurs français»: cette visite est, selon lui, l’occasion de «faire la promotion de la Tunisie comme destination valable d’investissements.»

Le faible coût de la masse salariale et la proximité géographique – tout particulièrement en cette période où les déplacements sont limités à cause du coronavirus – sont des atouts importants. De plus, «les hommes d’affaires tunisiens vont avoir une part dans la reconstruction de la Libye voisine. Les grands groupes français pourraient s’associer avec eux», veut croire le chercheur.

Deux points que la Kasbah, siège du premier ministre, compte effectivement mettre en avant auprès des chefs d’entreprise qui accompagneront Jean Castex. Youssef Cherif estime également que le gouvernement tunisien plaidera pour un développement des investissements «dans les régions où il y a le plus de migrants».

Prudence sur le sujet de la migration

Sur cette question des migrations, la Tunisie, pays de départ mais également de transit entre l’Afrique et l’Europe, devrait se montrer prudente. L’idée, régulièrement avancée par les Européens, d’installer des camps de transit pour migrants en Tunisie est particulièrement impopulaire. «C’est une ligne rouge, confirme Youssef Cherif. Surtout avec un gouvernement aussi fragile.»

Le chef du gouvernement, Hichem Mechichi, n’a pas de réelle majorité au Parlement. Ce technocrate sans parti s’appuie en réalité sur une «ceinture politique» hétéroclite composée de libéraux et des islamistes d’Ennahdha notamment. Il est en guerre ouverte contre le président de la République, Kaïs Saïed, depuis des mois. À tel point que 11 nouveaux ministres, validés par l’Assemblée le 26 janvier, n’ont pas pu prendre leur poste à cause du refus du président.

Dans ce cadre-là, la visite de Jean Castex tombe à pic. Selon Youssef Cherif, «elle va être utilisée, au niveau national, pour montrer un Hichem Mechichi qui dialogue en homme d’État et qui cherche à sortir la Tunisie de la crise».

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