La laïcité : sens, préjugés et enjeux

A LA UNE Tunisie




Manifestation pour la laïcité à Tunis.

Texte de la conférence donnée par l’auteur à l’invitation de l’Association d’amitié arabo-juive (Raja-Tikva), dont il est un membre fondateur, et qui a été créée en 2002 pour faire face aux dangers que représentaient – et représentent encore – les préjugés racistes opposant les Arabes et les Juifs. Et ce, avec les exigences d’un vivre ensemble fondé sur la laïcité et sur une citoyenneté subordonnant toutes les appartenances et toutes les loyautés à la défense de l’universalité de l’humain et de ses droits.

Par Mohamed-Chérif Ferjani *

Nous étions et restons animés par le souci de combattre les préjugés racistes, ainsi que toutes les formes de xénophobie antinomiques avec les exigences d’un vivre ensemble fondé sur la laïcité et sur une citoyenneté subordonnant toutes les appartenances et toutes les loyautés à la défense de l’universalité de l’humain et de ses droits, quelles que soient ses origines, ses croyances, ses opinions, ses orientations sexuelles, la couleur de sa peau ou les particularités au nom desquelles des humains ont fait et peuvent faire l’objet de discriminations inadmissibles.

Lorsque Denis Marx, lui-même membre fondateur de notre association, m’a demandé de faire une conférence sur la laïcité, question qui est au cœur de mes recherches et de ma réflexion depuis plus de 40 ans, j’ai pensé, dans ce contexte de montée des xénophobies, des haines, des replis identitaires de toute part, à inscrire mon propos dans le cadre du projet de notre association de mettre en place un laboratoire/atelier concernant les préjugés.

Je vais donc aborder la question de la laïcité sous l’angle des différents préjugés qui y ont trait : ceux qui concernent son rapport à la religion en général, ou à telle ou telle religion en particulier; ceux qui sous-tendent sa présentation comme une exception française ou occidentale; ceux qui la rattachent à une pseudo universalité ethnocentrique, etc. Le propos de cette réflexion est de partir de ces préjugés, et des arguments qu’ils mobilisent, pour essayer d’en dégager les significations et les enjeux à un moment où ce principe se trouve associé, à tort ou à raison, par les différents protagonistes du débat sur le(s) «séparatisme(s)» et «les principes républicains».

Premier préjugé : la laïcité est hostile aux religions

Les adeptes des différentes religions, notamment les autorités religieuses qui se sont durant des siècles arrogé le monopole de bricoler le sacré et d’en délivrer le sens, voient dans la laïcité une menace pour la religion en l’assimilant à une idéocratie fondée sur un athéisme militant qui veut éradiquer toute forme de spiritualité pour promouvoir une culture «matérialiste nihiliste», une «société permissive» sans morale, parce que sans Dieu. L’attitude de certains laïques, assimilant la laïcité à un athéisme d’Etat, apporte de l’eau au moulin de cette perception religieuse de la laïcité et la conforte par leurs prises de position agressives à l’égard de toutes formes de religiosité ; certains laïques cultivent, en effet, une certaine nostalgie du régime de la Terreur instauré par Robespierre et vont jusqu’à faire l’apologie du système stalinien transformant les lieux de cultes de toutes les religions en musées de l’athéisme et instituant le marxisme-léninisme, le matérialisme dialectique et le matérialisme historique en doctrine d’Etat. Cléricaux nostalgiques du statut hégémonique de la religion et pseudo laïques confondant la laïcité avec l’athéisme d’Etat, partagent ce préjugé opposant laïcité et religion.

Deuxième préjugé : la laïcité est une exception française

L’un des préjugés récurrents en France, voit dans la laïcité une spécificité du républicanisme français qui a des origines plus ou moins lointaines, selon les auteurs, dans l’histoire particulière de la France. Différents arguments sont mobilisés par les partisans de cette thèse :

– un argument linguistique selon lequel le terme «laïcité» n’existerait qu’en français et n’aurait pas d’équivalent dans les autres langues ; les tenant de cet argument oublie que ce terme était inconnu en français avant la deuxième moitié du XIXe siècle au point que Ferdinand Buisson en disait, en 1914, qu’il était un «néologisme» : s’il est apparu en français, pourquoi d’autres langues ne pourraient-elles pas inventer leurs propres termes, pour désigner son contenu, qui ne seraient pas forcément les mêmes que ce que les Français avaient trouvés ?;

des arguments historiques : si la laïcité a vu le jour en France à la fin du XIXe et au début du XXe siècles, c’est parce que la France a une histoire particulière marquée par des événements et des courants de pensées qui ont conduit à l’adoption de ce principe (la «guerre des deux Frances» au XIXe siècle, la philosophie des Lumières et la Révolution de 1789, l’Edit de Nantes, le Rationalisme de Descartes, l’humanisme de Montaigne ou encore le conflit entre Philippe le Bel et les Papes de Rome vers la fin du Moyen Âge pour d’autres, etc.) ; la conception de la laïcité varie en fonction des événements, des moments et des courants de pensée privilégiés par les uns et par les autres;

des arguments politiques et juridiques : il n’y aurait pas dans d’autres pays l’équivalent de la loi de 1905. François Bayrou est loin d’être le seul à claironner que «la laïcité est une exception française» à laquelle les étrangers «ne peuvent rien comprendre»; dans ce sens, le Haut Conseil de l’Intégration ose affirmer dans son rapport concernant l’établissement d’une Charte de la laïcité : «Objet d’étonnement pour le monde, la loi de séparation [de 1905] a suscité des émules et fait des imitations» comme c’est le cas au Mexique.

La République française, «démocratique, sociale, laïque, une et indivisible», serait le seul système garantissant, par le biais de services publics, des droits et des solidarités nécessaires à l’épanouissement de citoyens libres et égaux de façon à leur offrir la possibilité d’échapper aux contraintes des liens communautaristes (de confession, d’origine, de terroir ou de toute autre forme de «solidarité mécanique» fondée sur l’appartenance plus que sur la libre adhésion). Tout en répétant cela en bombant le torse, on ferme les yeux sur toutes les remises en cause des services publics et des droits sociaux et économiques promus par la Troisième République pour garantir les solidarités destinées à arracher les citoyens à l’étouffoir des solidarités communautaristes.

Parmi les tenants des différentes versions de cette thèse, beaucoup voient dans la mondialisation, comme dans la construction européenne et la décentralisation (au profit des régions et de leur «identités culturelles»), des dangers pour l’avenir de la laïcité française.

Ironisant sur cette prétendue «exception française» qui aurait «suscité des émules et fait naître des imitations», Jean Baubérot, historien et sociologue dont de nombreux travaux portent sur la sécularisation et sur la laïcité, considère que les Mexicains sont très forts en s’inspirant en 1859 de la loi française de 1905, soit quelque quarante-cinq ans avant la promulgation de celle-ci, pour séparer l’Eglise et l’Etat. Il rappelle qu’en 1881, le ministre français des Affaires étrangères a écrit à l’ambassadeur du Mexique à Paris pour lui demander les textes de la loi mexicaine de séparation de l’Eglise et de l’Etat en lui disant que les Français sont «impressionnés par les résultats merveilleux de cette législation.» Jean Baubérot remarque malicieusement que le ministre français n’a pas osé «par pure délicatesse» ajouter : «… cette législation que vous avez, avec 46 ans d’avance, honteusement copiée sur celle que nous ferons en 1905». Il rappelle aussi que les pères de la laïcité française n’avaient pas la suffisance de ceux qui en parlent de nos jours comme une «exception française». Il cite le projet de loi de séparation présenté en 1904 et cosigné par Francis de Pressensé, président la Ligue des droits de l’Homme, Jean Jaurès et Aristide Briand ; celui-ci, remarquait que la législation en France était en retard par rapport aux régimes de séparation belge, américain et notamment mexicain, en précisant : «Le Mexique possède (…) la législation laïque la plus complète et la plus harmonique qui ait jamais été mise en vigueur jusqu’à ce jour. Il est délivré depuis trente ans de la question cléricale et a pu se vouer entièrement à son développement économique : il connaît réellement la paix sociale.».

Troisieme préjugé : la laïcité est une exception occidentale

Le troisième préjugé associe la laïcité, par-delà sa forme française, à une conception typiquement occidentale du rapport entre le politique et le religieux. Les tenants de cette thèse voient dans la réduction de la laïcité à la forme spécifique qu’elle a prise en France une sorte d’aberration. Pour eux, le «modèle français» n’est qu’une forme particulière de la laïcité qui caractérise toutes les sociétés occidentales. Comme pour le premier préjugé, les arguments sont de différents ordres.

Pour ce qui est de l’argument linguistique, l’origine du mot laïcité est rattachée aux termes «lai(e)» ou «laïc», du latin ecclésiastique de la fin du Moyen Âge, référant à la dichotomie – qui serait propre au christianisme occidental – distinguant les croyants laïcs de ceux qui sont dans le clergé ou dans les ordres religieux.

Pour ce qui est des arguments historiques, nous en trouvons des exemples dans les analyses de Marcel Gauchet (notamment dans ‘‘Le désenchantement du monde’’, éd. Gallimard, 1985), de Bertrand Badie (dans ‘‘Les deux Etats’’, éd. Fayard, 1986) ou de Julien Bauer (dans le petit «Que sais-je ?» ‘‘Politique et religion’’, PUF, 1999) : la laïcité s’y trouve présentée comme l’aboutissement d’un mouvement propre au christianisme occidental qui a vu l’Eglise s’affirmer comme une institution indépendante face aux Princes laïques (la querelle des investitures entre le IXe et le XIIe siècles, les réformes grégoriennes qui en ont résulté au XIe siècle, les débats théologiques qui les ont accompagnées et prolongées, la Réforme, ont été les principaux jalons de ce processus qui aurait donné la laïcité); les tenants de cette thèse opposent l’évolution des rapports entre le politique et le religieux en Occident à celle de l’Orient (chrétien, musulman ou d’autres traditions).

Pour ce qui est des arguments juridico-politiques, l’absence de séparation entre la religion et l’Etat à la française ne doit pas perdre de vue que dans tous les Etats occidentaux «le pouvoir vient d’en bas et non plus d’en haut, du souverain ou de la divinité» et que cela s’est accompagné par «une distanciation entre religion et politique, entre Eglise et Etat» même si cette distanciation a pris des formes différentes, selon l’expression de J. Bauer ; ce qui est important, du point de vue de la laïcité, c’est que, partout en «Occident», «l’Etat (est) religieusement neutre et la société (a) laïcisé des valeurs et des coutumes jusqu’alors religieuses.»

S’appuyant sur les arguments de cette thèse, certains pensent que la laïcité est menacée par les cultures non occidentales, par les immigrations et par la sédentarisation de populations issues de sociétés dont les valeurs et les conceptions seraient antinomiques avec la laïcité et avec les valeurs consubstantielles et inséparables de l’identité de «l’Occident». Cette vision n’est pas étrangère aux prophéties de la «guerre des cultures» (ou du «clash des civilisations», selon l’expression de S. Huntington). Elle représente la version occidentalo-centriste de la thèse qui trouve l’origine de la laïcité dans le christianisme en tant que «religion de la sortie de la religion», d’après M. Gauchet. Elle est au cœur des travaux de l’américain Bernard Lewis dont les idées ont inspiré beaucoup d’auteurs français qui se sont intéressés à l’islam dans les années 1980, et même jusqu’à nos jours.

Dans ce cadre, le débat se concentre, depuis la fin des années 1970, autour de l’opposition de deux exceptions : l’exception chrétienne qui serait à l’origine de la «sortie de la religion» et de la laïcité, comme on vient de le voir, et l’exception islamique où il n’y aurait pas l’équivalent de «Rendre à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu», selon la thèse de B. Lewis. Cet énoncé évangélique serait la clé de la séparation entre Etat et religion. Bernard Lewis, et avec lui ceux qui partagent sa thèse parmi les musulmans – dont en particulier les islamistes –, mais aussi  parmi les islamophobes, ou encore parmi les chercheurs qui l’adoptent par choix idéologique ou simplement par paresse intellectuelle, se trompent doublement :

(A) «Rendre à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu», ne fonctionne comme principe de séparation que pour celles et ceux qui ont admis la séparation; partout ailleurs, il continue à fonctionner comme un principe de sacralisation de l’autorité à qui il faut obéir «car toute autorité vient de Dieu», selon l’enseignement de Saint Paul qui ordonne sur cette base à l’esclave d’obéir à son maître, à la femme d’obéir à «son seigneur» qu’est l’homme et aux «sujets» d’obéir aux «magistrats qui sont les Ministre de Dieu» pour leur «bien».

(B) En outre, en islam, il y a exactement le même énoncé que les théologiens musulmans appellent le «verset des Princes», ordonnant l’obéissance à Dieu, à Son Prophète et «à ceux qui ont la charge des affaires». Ce verset a connu, par le passé, et connait encore les mêmes interprétations que «Rendre à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu» : est-ce par préjugé ou par ignorance que ce verset coranique est occulté ? Le résultat est le même. La théorie du «Clash des civilisations» de S. Huntington, dont Bernard Lewis revendique, à raison, la paternité, s’appuie sur ce genre de préjugés. D’autres, historicisant cette opposition, présentent l’islam comme «notre ancêtre contemporain», selon l’expression de Jean-Claude Barreau.

Sur la base de ces préjugés, la laïcité est, depuis les années 1980-90, instrumentalisée par les discours islamophobes et par des lois stigmatisant les musulmans, à l’instar de ce que l’on a vu récemment avec la loi sur les séparatismes et avec les discours qui l’ont précédée, accompagnée et qui la prolongent. Ceux qui la rejetaient il n’y a pas longtemps, comme les héritiers du Front national, s’en réclament désormais pour s’en servir comme auxiliaire de leur xénophobie, en général, et de leur islamophobie en particulier.

Quatrième «préjugé» : la laïcité est un principe universel

Contre les préjugés opposant la laïcité aux religions en général, ou à certaines religions en particulier, ou la présentant comme une exception occidentale ou française, certains, de plus en plus nombreux, envisagent la laïcité dans une perspective universaliste. Ils l’associent dans ce sens au «préjugé» mettant en avant l’universalité de l’humain; c’est un préjugé que je revendique comme tel car il est un préalable à prendre ou à laisser. On peut développer des arguments pour le soutenir; mais on ne pourra pas en convaincre les racistes qui établissent une hiérarchie entre les humains au nom de laquelle ils justifient les différentes discriminations qu’ils prônent. Une telle perspective prend appui sur les enjeux essentiels de la laïcité, par-delà les formes spécifiques qu’elle a prises et qu’elle prendra forcément dans les différentes situations. Dans ce sens, la laïcité peut être définie comme un principe visant à mettre fin aux discriminations, aux persécutions et aux atteintes à la liberté de conscience et de pensée au nom d’une tradition philosophique, religieuse ou idéologique, érigée en doctrine officielle de l’Etat et impliquant une solidarité entre le pouvoir politique et les clercs/gardiens de la tradition en question. Sous cet angle, l’universalité de la laïcité est doublement soutenable :

– d’une part, toutes les sociétés humaines ont pâti des discriminations, des persécutions et des atteintes à la liberté de conscience et de pensée, au nom de traditions érigées en doctrines officielles d’Etat pour justifier les inégalités et les injustices au sein de la société ;

– d’autre part, toutes les victimes d’un tel système – à quelque société et à quelque culture qu’on puisse les rattacher – ont dénoncé les injustices et les inégalités justifiées au nom de la doctrine privilégiée par tel ou tel Etat, et ont revendiqué le droit de penser et de croire librement, sans s’exposer à des discriminations ou à des persécutions au nom de la doctrine de leurs persécuteurs.

On ne peut récuser l’universalité du principe laïque, comme devant être le fondement de toute société humaine, sans nier l’universalité de l’humain, de sa quête éternelle de justice, et de ses droits fondamentaux, dont la liberté de pensée et de conscience, le libre exercice des cultes, ou toute autre pratique inhérente à cette liberté.

Une telle approche exige une rupture avec la tentation de la définir – par conservatisme, ou par ethnocentrisme ou, tout simplement, par paresse intellectuelle – à travers les formes particulières qu’elle a prises dans un contexte historique ou socioculturel déterminé. Ainsi, s’il était légitime d’identifier la laïcité à la séparation entre l’Eglise et l’Etat lorsque la solidarité entre ces deux institutions était, avant et sous la troisième République naissante en France, le principal obstacle à la sécularisation, on ne peut aujourd’hui continuer à réduire le principe laïque à une telle opération sans en compromettre l’universalité. Une telle définition ne vaut que pour les situations où il y a une Eglise, un Etat et une solidarité – ou une compétition – entre les deux. Là où ces conditions n’existent pas, une telle définition de la laïcité n’a aucun sens.

De ce point de vue, beaucoup de croyants de différentes religions peuvent dire, à l’instar d’un grand nombre de musulmans, qu’ils n’ont rien contre la séparation de l’Eglise et de l’Etat, mais qu’ils ne voient pas en quoi cela les concerne, soit parce qu’ils n’ont pas d’Eglise, soit parce qu’ils ne reconnaissent l’autorité d’aucun Etat et d’aucune Eglise. De même, si les penseurs des siècles passés avaient l’excuse de leur époque pour envisager la sécularisation – et la laïcité – uniquement en opposition à la théocratie parce que, jusqu’alors, le principal obstacle à la liberté et à l’égalité de tous, par-delà leurs opinions et croyances, était l’Etat d’une religion – ou la religion d’Etat –, il n’est pas excusable de persister dans une telle assimilation après les crimes commis au XXe siècle au nom d’idéologies non religieuses érigées en doctrines d’Etat – comme le nazisme, le fascisme et l’athéisme d’Etat dans les systèmes totalitaires se réclamant du communisme.

C’est pourquoi la laïcité doit être définie aujourd’hui par opposition à toute idéocratie, qu’elle soit théocratique ou non, en référence à une religion d’Etat, à un athéisme d’Etat ou à toute autre forme d’Etat doctrinaire ou idéologique.

Envisagée sous l’angle des enjeux que nous venons de rappeler, et non sous les formes spécifiques qu’elle a, qu’elle peut avoir et qu’elle aura forcément, en fonction des situations concrètes de son inscription, la laïcité rencontre partout deux obstacles :

1) l’articulation du politique sur une doctrine religieuse, philosophique ou de quelque idéologie que ce soit, pour faire admettre comme une fatalité les injustices et les inégalités au sein de la société ;

2) le cléricalisme par lequel une élite – les clercs, au sens premier et large du terme : les gardiens du kleros (patrimoine, en grec) – cherche à s’ériger en tuteur de l’humanité, décidant à la place et au nom du peuple (le laos, l’origine grecque, souvent occultée, du terme laïcité) et usurpant par là sa souveraineté.

Le premier obstacle a pour origine la volonté, ancienne comme le monde, de justifier idéologiquement l’autorité, les injustices et les inégalités de l’ordre social qui minent les solidarités nécessaires à la pérennité du lien social. Napoléon, qui voyait dans les religions une invention de l’imagination humaine, et dans les curés des imposteurs, résumait parfaitement ce souci de toute politique fondée sur la mystification idéologique en disant : «Dans la religion, je ne vois pas le mystère de l’incarnation mais celui de l’ordre social (…). Il n’y a que la religion qui donne à l’Etat un appui ferme et durable (…). Quand un homme meurt de faim à côté d’un autre qui regorge, il lui est impossible d’accéder à cette différence s’il n’y a pas une autorité qui lui dise: Dieu le veut ainsi, il faut qu’il y ait des pauvres et des riches, mais ensuite et pendant l’éternité le partage se fera autrement …» Depuis, d’autres idéologies – dont celle qui s’inspira de la critique de la religion comme «opium du peuple» – ont essayé, avec moins de succès, de jouer le même rôle mystificateur.

L’un des défis majeurs, qu’un Etat laïque doit relever, est la capacité de garantir la pérennité du lien social autrement que par la mystification idéologique et/ou par le recours à la religion.

Pour ce qui est du «cléricalisme», autre obstacle à la laïcité, il serait dangereux de le réduire, comme par le passé, à une attitude exclusivement propre aux hiérarchies religieuses et aux «gourous» des différentes sectes et idéologies. Aux clercs traditionnels des hiérarchies religieuses, sociales et politiques, s’ajoutent de nouveaux clercs : les experts et les technocrates dont la puissance augmente avec la mondialisation économique, l’hyper spécialisation – engendrée par le progrès vertigineux des sciences et des techniques – et la tendance à concentrer les mécanismes de décision entre les mains d’une élite dont les compétences sont mises en avant pour justifier ses pouvoirs de plus en plus exorbitants : des conseillers en tous genres à tous les échelons du pouvoir au niveau de chaque Etat, à la Banque Mondiale et au FMI, à l’OMC, à la Banque Européenne, etc. Une véritable caste de clercs au-dessus des institutions démocratiques – quand elles existent – décide de plus en plus à la place des peuples. Bourdieu n’a pas tort en parlant de «tyrannie des ‘‘experts’’ style Banque mondiale ou FMI, qui imposent sans discussion le verdict du nouveau Leviathan, ‘‘les marchés financiers’’…». Partout, les responsables de cette évolution cherchent à manipuler les exclus et les victimes de leur politique en appelant au secours les «clercs» et les «chiens de garde» prêts à leur apporter le soutien de leur fonds de commerce : «N’importe quelle idéologie conservatrice et traditionnelle peut lui servir [au néolibéralisme] de référence ultime : nationalisme, catholicisme intégriste, islam fondamentaliste, idéologie grand-russe, ou même ‘‘tradition républicaine’’ confondue avec une idéologie de l’ordre», constate Christian Laval dans son livre consacré à l’analyse de la pensée de Foucault et de Bourdieu au sujet du néolibéralisme.

La laïcité, en tant qu’anticléricalisme, c’est-à-dire en tant que refus de l’autorité des clercs (les dépositaires du kleros) sur le peuple (laos), selon l’étymologie grecque déjà rappelée, ne peut s’accommoder de cette évolution aux dépens de la démocratie dont elle est inséparable.

Dans le cadre de cette perspective, de nouvelles recherches, axées sur l’approche comparative des processus de sécularisation et des formes de laïcité auxquelles ils donnent lieu, essaient de comprendre les différences entre les multiples configurations sans chercher à établir de hiérarchie entre elles : se fondant sur un travail collectif et personnel portant sur des expériences différentes, J. Baubérot conclut que «la sécularisation implique une relative et progressive (avec des zigzags) perte de pertinence sociale (et, en conséquence, individuelle) des univers religieux par rapport à la culture commune (…) La laïcisation, en revanche, concerne avant tout la place et le rôle social de la religion dans le champ institutionnel, la diversification et les mutations sociales de ce champ, en relation avec l’État et la société civile.»

Farhad Khosrocavar constate que ce processus affecte les religions elles-mêmes qui passent par deux stades de sécularisation : le premier, est leur idéologisation à la manière de se qui s’est passé avec la révolution iranienne et durant les 10 premières années de la République islamique; le second est celui qui intervient après le désenchantement par rapport aux idéologies religieuses et où des «intellectuels traditionnels, théologiens et philosophes, délient religion et politique pour penser le fonctionnement démocratique de leur pays et mieux spécifier et protéger chacun de ces domaines d’actions.»

De son côté, l’académicien syrien, Aziz Al-Azmeh, remarque que «la laïcité/sécularisme n’est pas un phénomène unique, homogène et invariable ; elle/il s’inscrit dans des histoires multiples et renvoie à des contenus particuliers concernant le politique et l’Etat qui lui donnent des spécificités et des déterminations diverses».

Ma propre réflexion s’inscrit, depuis plus de quarante ans, dans cette perspective envisageant la laïcité comme inséparable du processus séculaire, complexe, «en zigzag» comme dirait Jean Baubérot, de la sécularisation à l’œuvre dans toutes les sociétés, sous des formes tributaires des conditions de son déploiement. Elle n’est universalisable qu’à la condition de rompre avec les préjugés qui la réduisent à une exception française, occidentale ou chrétienne, ou qui consistent à la définir de façon ethnocentrique. Il faut, comme pour tous les phénomène humains, partir des formes particulières qu’elle prend dans les différents contextes pour en dégager la portée universelle, à travers les enjeux qui sont les siens partout où les humains aspirent à leur égalité en dignité et en droits, et refusent les discriminations justifiées au nom de telle ou telle doctrine religieuse, philosophique, politique ou morale, et au nom des cléricalismes anciens et nouveaux, religieux ou profanes, pour s’ériger en tuteurs de l’humanité tirant de leur savoir, ou de leur savoir-faire, un pouvoir qui s’impose sans discussion.

Certes, tout comme la démocratie, la laïcité n’est pas la panacée pour résoudre tous les problèmes des sociétés humaines ; mais elle est le meilleur, ou le moins pire, mode de gestion de la diversité dans un monde devenu un village planétaire où toutes les frontières tombent les unes après les autres et où nous sommes obligé(e)s de vivre ensemble avec toutes nos différences. Sans un minimum de laïcité inclusive, telle que je viens de la définir en rupture avec les préjugés de l’ethnocentrisme et de l’essentialisme culturaliste, les injustices et les discriminations continueront à être justifiées par les idéologies qui les réfèrent à «l’ordre naturel des choses», à la volonté de(s) Dieu(x), à la sacralité des traditions ou à tout autre «raison supérieure» ; les familles de pensée minoritaires, religieuses ou non religieuses, seront condamnées à choisir entre : partir, se convertir à la doctrine bénéficiant du soutien du «bras séculier» de l’Etat, ou périr.

* Professeur honoraire à l’Université de Lyon 2, président du haut conseil scientifique de Timbuktu Institute, African Center For peace Studies.

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