Les islamistes tunisiens entre le doute et le désarroi

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Une base vieillissante, à l’image de son chef Rached Ghannouchi (79 ans) : hors de l’histoire et de la géographie.

Le parti islamiste Ennahdha est dans une position extrêmement difficile aux plans national et international. Il est en recul net dans les sondages et très mal en point auprès des siens. Sa base se rétrécissant comme peau de chagrin, ses ténors sont obligés de bomber le torse pour faire illusion. Ils savent cependant que leur parti arrive à une sorte de fin de cycle et doit faire son bilan, et de préférence sous forme d’autocritique, et étudier les moyens de se réformer au plus vite, car sa place n’est plus vraiment garantie sur l’échiquier politique tunisien dans les années à venir.

Par Raouf Chatty *

Abdelkrim Harouni, le président du Conseil de la Choura du parti islamiste Ennahdha, ne cesse de monter au créneau et, ces derniers temps, ses interventions sont de plus en plus virulentes. Le weekend dernier, il a lancé une véritable mise en garde aux détracteurs de son parti, sans toutefois les nommer… Mais ses menaces s’adressent essentiellement le président de la république Kaïs Saïed, mais aussi, à un moindre degré, au Parti destourien libre (PDL) et à sa présidente Abir Moussi.

Depuis quelques temps, Harouni se détache de la plupart des autres ténors du mouvement islamiste tunisien, se présentant comme le dauphin du cheikh Rached Ghannouchi à la tête du parti, laissant accréditer l’idée qu’il est actuellement la seule personnalité politique capable de sauvegarder l’unité du parti, de plus en plus fissuré et faisant face aux assauts répétés de ses adversaires, à l’intérieur et à l’extérieur, qui plus est dans la situation extrêmement difficile que traverse actuellement la Tunisie, et dont la responsabilité est imputée essentiellement à Ennahdha et à l’incompétence de ses dirigeants, au pouvoir sans discontinuer depuis 2011.

Une ambiance de suspicion et même de peur s’installe au sein du parti islamiste. Car ses cadres se rendent à l’évidence qu’ils n’ont été en mesure de réaliser aucune des promesses qu’ils avaient faites à leurs électeurs et qu’au terme d’une décennie au cœur de l’Etat, leur bilan est foncièrement négatif.

Les islamistes se sentent à juste titre dans l’œil du cyclone

En pleine crise institutionnelle, politique, économique et sociale endémique qu’endure le pays depuis plusieurs années, aggravée, depuis quelques mois, par des divergences profondes sur la conduite des affaires de l’Etat entre, d’une part, un président de la république se considérant comme l’âme de la nation et le garant de la continuité de l’Etat, et d’autre part part, un président du parlement hégémonique et envahissant, Rached Ghannouchi, et son protégé et obligé, le chef de gouvernement Hichem Mechichi, Ennahdha, se sentant dans l’œil du cyclone, semble avoir choisi de réagir vite et fort, pour montrer qu’il n’est pas du genre à se laisser impressionner.

Dans la compétition politique acharnée actuellement en cours, le parti islamiste et son chef savent qu’ils ne sortiront pas indemnes du face-à-face avec un président de la république élu à plus de 72% des suffrages et qui, un an et demi après son investiture, caracole toujours en tête des sondages de popularité, très loin devant tous ses adversaires, et montre sa détermination à être effectivement présent sur la scène politique, refusant que d’autres acteurs politiques lui fassent indûment de l’ombre.

Plus grave encore pour les islamistes, dont la situation est de plus en plus inconfortable : ils sont décriés par des pans entiers de la population, qui les désavouent et les accusent même ouvertement d’avoir causé la dégradation de la situation dans le pays dans pratiquement tous les domaines… Outre leurs interminables manœuvres politiques déstabilisant sans cesse le pays, on leur reproche une gouvernance calamiteuse des affaires de l’Etat, avec les résultats que l’on sait…

Lors de l’audience convoquée il y a quelques jours par le président de la république dans son bureau à Carthage, retransmise à la télévision, micro ouvert, et au cours de laquelle le chef de l’Etat avait sermonné le chef du gouvernement et la ministre de la Justice par intérim, le chef du parti islamiste a été accusé, indirectement et sans être nommé, d’être à l’origine de tous les problèmes du pays. Kaïs Saïed a même accusé les islamistes d’entretenir un climat de crise permanente et de créer sans cesse des problèmes pour prolonger leur domination du pays.

Ennahdha cherche à dissiper le doute qui gagne ses troupes

C’est dans ce contexte délétère que le président du Conseil de la Choura du parti islamiste a cru devoir contre-attaquer, en gesticulant, en bombant les muscles et en lançant des menaces, dans l’espoir de renverser la vapeur. Il a, ainsi, fustigé tous ceux qui, selon lui, œuvrent d’arrache-pied à marginaliser les Nahdaouis et à rayer leur parti de la carte politique de quelque manière que ce soit, civile ou autre, indiquant clairement que son parti ne se laissera pas faire.

Selon lui, Ennahdha est aujourd’hui une grande force politique légitime, qui a accédé au pouvoir de façon démocratique après quelque trente ans de lutte acharnée contre la dictature, en précisant que le mouvement islamiste n’a jamais cherché à exclure qui que ce soit, que tous ceux qui, ces dernières années, ont voulu se mesurer à lui et entraver son ascension ont été marginalisés. Ce plaidoyer vise, on l’a compris, à mobiliser les militants du parti, dont beaucoup ont été gagnés par le doute, se sentant réellement fragilisés et menacés sur un échiquier politique très instable et mouvant.

Tout en mettant également l’accent sur le fait que son parti a démontré qu’il est le plus fort sur le terrain, qu’il y surpasse tout le monde et qu’il serait inutile et inopportun de vouloir lui tenir tête, Harouni a invité implicitement ses adversaires politiques à se faire à cette réalité, en rappelant, à cet effet, la grande manifestation conduite il y a quelques mois par Ennahdha, au centre-ville de Tunis, en ramenant des milliers d’adhérents et de sympathisants de toute la république.

Dans les circonstances actuelles extrêmement difficiles que vit le pays, marquée par une crise institutionnelle, politique, économique et sociale chronique, les vociférations des ténors du parti islamiste risquent d’en rajouter une couche au climat de tension et d’instabilité qui règne dans un pays au bord de l’implosion.

Même si certains analystes sont d’accord pour soutenir que cette attitude est surtout destinée à relever le moral des fidèles du parti, d’autres estiment qu’elle est inappropriée et donc inadmissible car elle contribue à l’aggravation des tensions dans le pays et pourrait mettre le feu au poudre.

La fin d’un cycle n’est pas forcément le début d’un autre

En tout état de cause, tout le monde sait aujourd’hui que le parti islamiste est dans une position extrêmement difficile aux plans national et international. Il est en recul net dans les sondages. Il est très mal en point auprès des siens. Sa base se rétrécit comme peau de chagrin. Il est donc obligé de bomber le torse pour faire illusion et préserver son matelas électoral lors des prochains scrutins.

Ses ténors savent cependant que leur parti arrive à une sorte de fin de cycle et doit faire son bilan, et de préférence sous forme d’autocritique, et étudier les moyens de se réformer au plus vite, car sa place n’est plus vraiment garantie sur l’échiquier politique dans les années à venir. Et pour cause : les Tunisiens ne sont pas seulement des conservateurs, comme on les présente souvent. Ce sont des gens de la mer, libres, ouverts, parfois versatiles, instables, changeants et rebelles… Et ils ont montré par la passé qu’ils sont capables de se réveiller au moment où personne ne les attend pour renverser la table.

* Ancien diplomate.

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