«Orphelins à adopter» : en Inde, le marché des enfants perdus de la pandémie

Monde

FOCUS – Alors que l’Inde meurtrie par la seconde vague a dépassé les 300.000 morts du Covid-19, une hausse du nombre d’orphelins, exposés à tout type de trafic et d’exploitation, inquiète les ONG.

Le bébé pleurait à peine. Le fait divers a secoué l’Inde meurtrie par sa deuxième vague de covid-19 : à Pune, dans le sud du pays, un enfant de quelques mois a été retrouvé auprès du corps de sa mère, décédée de la maladie plusieurs jours auparavant, raconte The Times of India. Les voisins n’avaient pas osé s’approcher de peur d’être contaminés.

Dans le chaos de l’épidémie, que deviennent les enfants des 300.000 défunts du covid-19 ? Les autorités ont dénombré mercredi 27 mai 577 nouveaux enfants qui ont perdu leurs deux parents à cause du coronavirus et ont été placés dans des orphelinats au cours du mois d’avril. Mais c’est sans compter tous ceux qui s’évanouissent dans la nature. Adoptions illégales, prostitution, travail forcé : en Inde, 50.000 enfants disparaissent chaque année. C’était avant la pandémie.

La situation est chaotique, les gens ont peur. Ils n’osent pas s’approcher d’un enfant potentiellement malade

Akancha Shrivastava

Ainsi à Delhi, un petit garçon de 7 ans, orphelin de mère, a vu son père contracter mi-avril le coronavirus, puis partir direction l’hôpital. Le petit garçon a attendu seul son retour. En vain. Au bout de quarante-huit heures, le téléphone sonne : le père est décédé, son corps a été envoyé sur-le-champ au crématorium. Où aller, que faire ? L’enfant est resté seul dans l’appartement. «Les voisins nous ont appelés car ils craignaient qu’ils tombent entre les mains de personnes mal intentionnées», raconte Akancha Shrivastava. L’experte en cybersécurité a créé en avril une ligne d’écoute pour tenter de repérer les enfants égarés et mettre en lien autorités et centres d’accueil. «Il existe bien un système légal de prise en charge des orphelins, mais il n’est pas du tout préparé à un tel afflux de nouveaux enfants. Les autorités ne sont pas coordonnées avec les orphelinats, et ne sont pas formées à ce genre de situations, poursuit-elle. Le coronavirus met à mal les solidarités : «La situation est chaotique, les gens se méfient de tout. Ils n’osent pas s’approcher d’un enfant potentiellement malade.»

Sur Twitter, les petites annonces fleurissent

Dans cette anxiété généralisée, un étrange marché a vu le jour à coups de petites annonces postées sur les réseaux sociaux, assorties du mot-dièse #CovidOrphans. Un certain Dipak propose «deux filles à adopter : l’une âgée de 1 à 3 jours et l’autre d’environ six mois dans le Gurajat», suivi d’une adresse mail. «Si quelqu’un souhaite adopter une fille n’hésitez pas à contacter Priyanka. La fillette a perdu ses parents à cause du covid, aidez-la à avoir une nouvelle vie !» écrit un internaute sur Twitter.

Les parents – ou acquéreurs ne sont pas en reste : «Je reçois de plus en plus d’appels de parents qui souhaitent adopter sans passer par la procédure officielle », note Anant Kumar Asthana, avocat spécialisé des droits de l’enfant, auprès de RFI. Car il existe bien en Inde un corps officiel qui gère les adoptions : Central Adoption Resource Authority, où les procédures prennent parfois jusqu’à trois ans. Le temps de s’assurer que l’enfant n’est en fait pas un enfant volé. «L’identité de l’enfant est vérifiée, on s’assure qu’aucune personne de la famille ne peut l’accueillir. Le profil des parents adoptifs est également scruté en profondeur», explique Sonal Kapoor, fondatrice de Protsahan India Foundation, une ONG qui défend les droits de l’enfant dans le pays. Car nul ne sait qui se cache derrière ses annonces publiées sur les réseaux sociaux, à l’éternelle rhétorique de bienfaisance. «J’ai reçu par SMS une proposition pour adopter deux enfants soi-disant orphelins afin de leur offrir une vie meilleure. L’annonceur m’a envoyé des photos. Quand j’ai cherché à en savoir plus, il a commencé à parler d’argent», détaille Akancha Shrivastava.

Exploitation et travail forcé

Derrière la foire de l’adoption illégale, les enfants perdus du coronavirus sont la proie de trafics en tout genre. «Quand un drame advient, les trafiquants profitent du chaos pour récupérer les enfants. Le problème, avec la pandémie, c’est que les abus peuvent venir des familles elles-mêmes», soutient Sonal Kapoor. «Des enfants sont pris en charge par des proches poussés à la misère et peuvent être amenés à travailler ou à être exploités sexuellement.» Avant la pandémie, l’Organisation internationale du travail évaluait déjà à plus de 10 millions le nombre d’Indiens de moins de 14 ans contraints au travail forcé.

À Madanapalle, près de Bangalore, Jalla Lalithamma, présidente de l’ONG People’s Organization for Rural Development, a répertorié des dizaines de cas d’orphelins contraints au travail illégal. «Quand le père décède, on attend des enfants qu’ils gagnent leur vie pour faire vivre la famille. J’ai vu des garçons très jeunes travailler comme porteurs de sac au marché, et des jeunes filles engagées pour des travaux de manufacture en ville qui s’avèrent être des réseaux de prostitution», regrette-t-elle.

Le ministère de l’Intérieur a exhorté les différents états à renforcer leurs dispositifs de prise en charge des orphelins. Pendant ce temps, la ligne d’écoute d’Achanka Shrivastava de signalement des enfants égarer continue de sonner…jusqu’à 3500 fois par jour.

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