Quand l’expédition de Napoléon Bonaparte « révélait l’Égypte au monde et à elle-même »

France

Alors que la France marque le bicentenaire de la mort de Napoléon, France 24 se plonge dans le passé, sur les traces de la campagne d’Égypte, lancée par le général Bonaparte en 1798. Un désastre militaire, mais un tremplin politique pour le futur Napoléon. Une entreprise scientifique et culturelle empreinte de l’esprit des Lumières qui bouleverse l’Égypte. Robert Solé, écrivain et journaliste franco-égyptien, revient sur les différentes facettes de cette célèbre expédition. 

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Le 19 mai 1798, à 6 heures du matin, plus de 300 navires quittent la rade de Toulon en direction de l’Égypte. Au total près de 54 000 personnes, dont plus de 36 000 soldats, prennent la mer sous le commandement du général Napoléon Bonaparte qui, à 29 ans, lance la campagne d’Égypte, à la demande du Directoire. Officiellement, le futur empereur est chargé de couper la route des Indes aux Anglais et de libérer le peuple égyptien de la tyrannie des princes mamelouks qui sont alors au pouvoir dans le pays.

À bord, se trouvent également plus de 160 civils, parmi lesquels des architectes, des astronomes, des botanistes, des ingénieurs, des peintres, des médecins, et des orientalistes, tous membres de la Commission des sciences et des arts spécialement constituée avant la campagne. Le mathématicien Gaspard Monge, le peintre et inventeur de génie Nicolas-Jacques Conté [inventeur du crayon papier] et le chimiste Claude-Louis Berthollet, sont également du voyage qui fera date dans l’épopée napoléonienne. 

Elle fera date, mais pas pour des raisons militaires, car le héros de la campagne d’Italie voit son expédition virer au fiasco. Après des victoires faciles pour une armée bien équipée, comme la prise d’Alexandrie et la bataille des Pyramides, la flotte française est coulée en rade d’Aboukir, début août, par les Anglais et l’amiral Nelson.

Le général Bonaparte au Caire

Gerome--Bonaparte in Cairo--1886--Hearst Castle

Jean-Léon Gérôme (1886), domaine public, via Wikimedia Commons

Un événement qui cloue sur place l’armée d’Orient qui sera plus tard également victime d’une épidémie de peste et stoppée net à Saint-Jean d’Acre [actuelle Acre en Israël]. Le 22 août 1799, le général Bonaparte repart pour la France en échappant à la marine anglaise, laissant les soldats restés sur place capituler le 31 août 1801.  

Une campagne restée dans l’histoire, malgré le fiasco militaire

Bien que désastreuse militairement, cette expédition bonapartiste est pourtant restée dans les mémoires essentiellement grâce à ses dimensions culturelles et scientifiques. 

« La légende napoléonienne a d’abord retenu les victoires militaires en décrivant Bonaparte comme le vainqueur des Pyramides et du pays des Pharaons. Seulement dans la mesure où cette expédition s’est terminée au bout de trois ans par un échec militaire, puisque les Ottomans et les Anglais ont repris le contrôle de l’Égypte, l’accent a été mis sur l’apport scientifique et culturel de cette campagne », explique Robert Solé, écrivain et journaliste franco-égyptien, auteur de plusieurs livres sur l’expédition d’Égypte, interrogé par France 24.  

Un apport colossal et inestimable, assure Robert Solé, dans le sens où ces savants ont accompli un travail considérable, encouragé par Napoléon, qui sera concrétisé par une publication monumentale qui fera référence : « La Description de l’Égypte ». Une œuvre, dont un exemplaire est conservé à la Bibliothèque historique des Archives nationales, dans laquelle on retrouve les innombrables notes, plans, dessins et croquis, réalisés entre 1798 et 1801.

La Description de l’Égypte, Antiquités, vol. V, pl. 8 : pyramides de Memphis, 1814. Bibliothèque historique, MI 130.La Description de l’Égypte, Antiquités, vol. V, pl. 8 : pyramides de Memphis, 1814. Bibliothèque historique, MI 130.
La Description de l’Égypte, Antiquités, vol. V, pl. 8 : pyramides de Memphis, 1814. Bibliothèque historique, MI 130. © Archives nationales (France)

« Tout ce travail sans précèdent, même d’un point de vue ethnologique et sociologique, a jeté les bases de l’égyptologie et marqué l’histoire des sciences, insiste Robert Solé. Les savants de Bonaparte ont même révélé l’Égypte au monde et à elle-même, parce qu’à l’époque, les Égyptiens ne s’intéressaient pas à leur passé pharaonique, et rejetaient même un passé qu’ils considéraient comme païen ».   

Cette démarche culturelle et scientifique, qui a relancé l’égyptomanie sous toutes ses formes et lancée la passion des Français pour ce pays, s’inscrit dans l’esprit du siècle des Lumières, décrypte l’auteur de « La Grande Aventure de l’Égyptologie » (éditions Perrin, 2019). « Au moment de cette campagne, nous sommes au lendemain de la Révolution française qui est alors persuadée qu’elle se doit d’aller diffuser la civilisation dans le monde. Or comme à cette époque on estime que l’Égypte est à l’origine de la civilisation, il s’agit en quelque sorte de ramener la civilisation dans son berceau ».   

Et d’ajouter : « C’est dans cet esprit et cette idée-là, en tous cas officiellement, que Napoléon Bonaparte, qui se dit admirateur de l’islam et qui ne vient pas dans un esprit de croisade, va aller conquérir l’Égypte ».  

« Une bombe à retardement »  

Sauf qu’à l’époque, il s’agit du premier choc depuis les croisades entre l’Occident et l’Orient musulman. « Et les Égyptiens, souligne Robert Solé, ne comprennent pas du tout ce que ces Français viennent faire chez eux, dans cette province de l’Empire Ottoman, d’autant plus que cette première rencontre franco-égyptienne a été violente, puisqu’il s’agit avant tout d’une opération coloniale et d’une occupation militaire ».  

Interrogé sur la perception de cette expédition napoléonienne par les Égyptiens d’aujourd’hui, l’écrivain franco-égyptien précise que jusqu’aux années 1950, quand l’Égypte était encore une monarchie, « il était admis » que les Français avec Bonaparte « avaient apporté la modernité », tant cette campagne a bouleversé l’histoire du pays.  

Une photo publiée par le ministère égyptien des Antiquités, le 22 juin 2014, montrant un pistolet datant de la campagne française en Égypte (1798-1801) de Napoléon Bonaparte, après qu'il ait été trouvé près du port d'Alexandrie.Une photo publiée par le ministère égyptien des Antiquités, le 22 juin 2014, montrant un pistolet datant de la campagne française en Égypte (1798-1801) de Napoléon Bonaparte, après qu'il ait été trouvé près du port d'Alexandrie.
Une photo publiée par le ministère égyptien des Antiquités, le 22 juin 2014, montrant un pistolet datant de la campagne française en Égypte (1798-1801) de Napoléon Bonaparte, après qu’il ait été trouvé près du port d’Alexandrie. © Ministère égyptien des Antiquités, AFP

« Cette expédition, quand on l’examine de façon objective, est une bombe à retardement, puisque sur le coup, si elle n’apporte pas grand-chose aux Égyptiens, elle provoque une rupture dans l’histoire de ce pays, qui était assoupi depuis des siècles, estime Robert Solé. Même s’il ne faut pas trop encenser le personnage en raison des violences qui ont émaillé l’expédition, l’Égypte moderne commence avec Bonaparte et sa célèbre campagne, dans le sens où elle a un effet politique important en détruisant le système politique des Mamelouks et en ouvrant la voie à Méhémet Ali, le fondateur de l’État moderne ».  

« À partir de 1952 et le coup d’État militaire qui porta Gamal Abdel Nasser au pouvoir, cette campagne était décrite comme une occupation étrangère, une parenthèse, qui a eu pour principal effet de réveiller le nationalisme égyptien, poursuit Robert Solé. L’expédition française est depuis très largement ignorée et elle reste jusqu’à aujourd’hui très mal connue et très mal enseignée dans le pays ».  

Enfin, si elle a changé la donne en Égypte, cette campagne aura également eu un impact sur le destin impérial du « vainqueur des Pyramides ».   

« Pour résumer, ajoute Robert Solé, on peut dire que Bonaparte est parti en Égypte en 1798, mais c’est Napoléon qui rentrera plus tard en France pour y prendre le pouvoir, après avoir acquis une expérience de chef d’État, en dirigeant à la fois l’armée d’Orient et l’Égypte ».   

Alors qu’il était le général le plus populaire du pays, il ne semblait pas prêt à prendre le pouvoir comme certains l’encourageait à le faire en 1798. « C’est trop tôt pour s’attaquer au Directoire, il le sait et il le sent, et il était surtout persuadé qu’il fallait aller en Orient, qui attirait beaucoup ce jeune général fasciné par Alexandre le Grand, car à ses yeux, indique Robert Solé, c’est dans cette région du monde que l’on peut réaliser un grand dessein ».  

Et de conclure : « Il avait vu juste, puisque c’est auréolé de gloire après cette expérience égyptienne, qu’il est devenu premier consul, puis empereur. »

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