Tunisie : face à la crise, l’Etat manque de compétence et de courage

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La France, le Qatar, la Libye, le FMI… La quête se poursuit, avec en prime des inchallah à tout-va !

Face à la plus grave crise économique et budgétaire de son histoire, la Tunisie perd de son lustre et de son empowerment, ne sachant plus quel saint se vouer. Au sommet de l’État, élus et décideurs tournent en rond, alternant atermoiements, lamentations, gesticulations et sollicitations internationales en quête d’emprunts qui vont s’ajouter à une ardoise déjà chargée. Une quête qui fait tout sauf engager de façon endogène des réformes structurelles, urgentes, axées sur des résultats et articulées par une vision crédible. Il leur manque l’essentiel : la compétence et le courage…

Par Moktar Lamari, Ph.D.

Il faut en effet du courage pour sortir la Tunisie de sa crise actuelle! L’empowerment politique du pays n’est plus ce qu’il était. Et cela se constate à vue d’œil : la scène gouvernementale est dominée par les gesticulations partisanes, par de l’improvisation émotive, par l’insouciance voire l’incompétence face aux difficultés budgétaires et face à l’urgence de réformer l’économie, ici et maintenant !

Aide-toi, le ciel t’aidera!

Dos au mur, les élites de l’État tunisien se mettent à chercher des explications souvent bricolées et des solutions extra-muros, exogènes et à la merci des partenaires internationaux.

Tous ces ballets de va-et-vient à l’international, toutes ces déclarations et contre-déclarations, tous ces brouhahas médiatiques, toutes ces résignés au sommet de l’État donnent l’impression que la gouvernance de la Tunisie tangue dangereusement, dans un contexte de récession gravissime, poussant le pays droit en direction d’un iceberg qui cache en profondeur plus que ce qu’il ne montre en surface.

La gouvernance économique du pays n’est plus ce qu’elle était. Tous les indicateurs sont au rouge, mettant en panne plusieurs leviers du pouvoir et divers propulseurs de la production de la richesse et dela création du bien-être collectif.

Dix ans après la révolte du jasmin, la scène politique est accablante, déplorable pour ne pas dire surréaliste, surtout pour ceux et celles qui ont connu la Tunisie d’antan!

Vue de loin, on se demande pourquoi tant de mal-gouvernance, pourquoi tant de tergiversations et de procrastinations, alors que la solution commence par des gestes forts initiés en intra-muros pour réformer, pour éviter l’effondrement et une débâcle à la libanaise!

Au lieu d’éteindre les feux, les élites de l’État se chamaillent continuellement et s’opposent à toutes les réformes requises pour sortir le pays du précipice où il se trouve.

Fragmentation et lamentation

Au parlement, au sein du gouvernement et au sein de la Banque centrale on ferme les yeux et on attend avec impatience l’aide internationale. On ne fait rien pour se prendre en charge et ceux qui osent agir, ils font plus de ce qui n’a pas marché par le passé. Soit le dopage par la dette, la répression monétariste par l’augmentation du taux d’intérêt directeur, l’instabilité des politiques fiscales, l’augmentation des effectifs de fonctionnaires… sans réforme aucune. Que du copier-coller!

Depuis 2011, les 10 gouvernements qui ont géré le pays se sont dopés par une dette toxique, assortie d’un gaspillage monumental ayant dilapidé quasiment 25 milliards de $US, obtenus en aides internationales et prêts depuis 2011.

Durant le mois de mai, les hauts responsables tunisiens ont multiplié les déclarations, les contacts bilatéraux et les voyages internationaux pour solliciter des prêts et aides d’urgence.

Comme si trop, ce n’est pas assez!

Le président de la république Kais Saied s’est déplacé en urgence à Paris pour plaider l’annulation de la dette tunisienne. Une dette estimée à 40 milliards de $US et frôlant les 112% du PIB (pour l’État et les sociétés d’État).

Le très conversé chef du gouvernement, Hichem Mechichi, accompagné d’une délégation imposante de ministres et de conseillers, a passé quasiment la moitié de la semaine au Qatar, pour plaider la gravité de la crise budgétaire et solliciter de nouveaux prêts.

Rien à faire, fiasco à tous les points de vue et sur toute la ligne. Il revient bredouille, sans résultats palpables, miroitant toujours des «succès» imaginaires basés sur des promesses d’aides à venir un jour ou l’autre! Le président du parlement, Rached Ghannouchi, a aussi fait des siennes, s’étant déplacé au Qatar, début mai, et lui aussi revenu les mains vides, avec en prime des inchallah à tout-va!

Au FMI, la délégation tunisienne s’est limitée à des rencontres de courtoisie avec des responsables de second rang, parfois dans des salles de réunion et des conditions d’accueil indignes d’une délégation ministérielle.

Gaspillage et dépenses injustifiées

Le gouverneur de la BCT, Marouane El-Abassi, ainsi que le ministre des Finances, Ali Kooli, se sont permis un voyage ostentatoire de 10 jours à Washington pour négocier avec le FMI un prêt estimé à 4 milliards de $US.

Ici aussi, que des gesticulations et du grappillage malsain et improductif. Les 26 pages du plan proposé par la Tunisie au FMI ont été jugées insuffisantes, irrecevables en l’état. Les experts du FMI n’y ont trouvé rien de concret : pas de mesures opérationnalisées, pas d’échéanciers précis et pas de coupures budgétaires calibrées au regard des déficits et besoins de financement de l’État tunisien.

Au point de voir la directrice générale du FMI, Kristalina Georgieva fermer la porte de son bureau à la délégation tunisienne, quand ses membres étaient dans le siège du FMI, à quelques étages près dans le même immeuble. Pourtant, Mme Georgieva a effectué récemment un voyage d’affaires et de collaboration avec le Maroc (fin 2020). Son refus de rencontrer la délégation tunisienne en dit long sur l’image de laTunisie dans les sphères de la finance internationale.

La délégation tunisienne s’est limitée à des rencontres de courtoisie avec des responsables de second rang, parfois dans des salles de réunion et des conditions d’accueil indignes d’une délégation ministérielle.

Payés en devises fortes, ces voyages et frais liés sont coûteux (avions spéciaux) et au-delà de la capacité à payer des contribuables tunisiens.

Combien tout cela a coûté aux payeurs de taxes? Le gouvernement Méchichi garde le silence et fait la sourde oreille. Des sources informées estiment ces coûts à plus de 7 millions de $US, soit presque 21 millions de DT, soit de quoi payer 2 millions de doses de vaccin anti Covid-19 (au prix de vente de Pfizer). Le tout alors que Tunisie est aux crochets de l’aide internationale pour vacciner sa population et espérer relancer son secteur touristique. Le taux de vaccination est quinze fois moins élevés que celui du Maroc.

Au lieu de donner l’exemple en matière d’économie des deniers publics et d’austérité en période de crise, les autorités tunisiennes ont, par leurs voyages ostentatoires et dispendieux, joué le contre-exemple pour des réunions qu’ils auraient pu faire par Zoom et sur la base de documents et actions concrètes déjà adoptés. Ils auraient pu faire ces rencontres en véhiculant un message fort disant que les réformes sont en marche et la Tunisie est unie pour faire le nécessaire, pour se prendre en charge et pour enclencher les réformes douloureuses requises.

L’urgence de gestes forts et crédibles

Pour rassurer le FMI et les partenaires internationaux, le gouvernement tunisien aurait dû annoncer des engagements forts et crédibles. Des engagements fermes qui montrent que la Tunisie est consciente de l’urgence d’agir rapidement. Et pour dire aussi que le gouvernement va aller de l’avant avec des mesures fortes dont les principales peuvent s’opérationnaliser de manière à inverser la vapeur. Exemples de mesures fortes :

– coupure drastique et immédiate dans la masse salariale des fonctionnaires (5 à 10%);

– réduction des salaires pour les députés, les ministres, les PDG de l’État et autres conseillers de cabinet (15-20%), avec réduction des primes, compression des avantages en nature (voitures de fonction, bons d’essence, perdiem de voyage, etc.);

– délestage de certains actifs insuffisamment valorisés par l’État et pourquoi pas la vente d’une partie des terres domaniales aux Tunisiens et Tunisiennes, avec une démarche transparente, intelligente et préalablement planifiée;

– abolition immédiate d’une centaine de programmes et d’organismes n’ayant plus de valeur ajoutée palpable aujourd’hui;

– mise en place d’un cran d’arrêt pour les augmentations des dépenses salariales au sein de l’État;

– baisse du taux d’intérêt directeur d’au moins 1 point de pourcentage pour relancer l’investissement et pour rallumer les moteurs de l’investissement et de la croissance (avec contrôle plus sérieux des prix et plus de concurrence dans les marchés).

Plein d’autres mesures sont envisageables pour envoyer un message fort à l’international, et envoyer un espoir mobilisateur pour le palier national. Le statu quo est devenu intenable, voire humiliant.

Rien de tout cela n’a été véhiculé par les décideurs au sommet de l’État lors de leurs voyages internationaux, lors de leurs contacts bilatéraux…

Pour pouvoir bénéficier de l’aide des partenaires internationaux, il faut convaincre et il faut démontrer son leadership et sa capacité transformationnelle. Les bailleurs de fonds internationaux n’aiment pas les quêteux et les quémandeux à court d’idées.

Les bailleurs de fonds internationaux savent auparavant que les partis politiques au pouvoir ont été élus sans programme économique et ne sont pas encore mûrs pour en élaborer un qui tient la route dans le court terme.

Dans le contexte, le FMI et les partenaires internationaux de Tunisie encourent un risque moral en prêtant toujours plus à des gouvernements connus par leur addiction à la dette et à par une gouvernance à l’aveuglette, sans évaluation systématique et crédible. Des gouvernements qui malmènent les PME, qui pénalisent les investisseurs, qui appauvrissent les épargnants… des gouvernements qui gaspillent les revenus de la dette en la détournant de ses finalités.

Ce risque moral est aggravé par la responsabilité de l’aide internationale dans le soutien à des gouvernements incompétents et qui pour rester au pouvoir reportent sine die des réformes cruciales devenues incontournables. Le risque est aussi immoral puisque la dette toxique injectée par les organisations internationales au profit des générations présentes est pelletée sur le terrain des jeunes et futures générations, déjà sinistrées par le chômage et par le décrochage scolaire.

L’endettement d’aujourd’hui est aussi synonyme de plus de taxes et de pressions fiscales pour demain. La dette toxique n’est pas la solution.

Le temps est venu pour des réformes structurelles, et pour une mobilisation des forces vives contre une agonie lente de l’économie et une déperdition des ambitions démocratiques de la Révolte du Jasmin.

* Universitaire au Canada.

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